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CHRONIQUEURS / L'Agora
Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau

Mercredi, 20 août 2014

Le devoir de se souvenir…



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2014 marque le 100e anniversaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Une énorme catastrophe qui a fait le plus grand nombre de victimes de toute l'histoire humaine.

C'est pas moins de neuf millions d'hommes qui furent tués au combat et vingt millions d'autres furent blessés. La population civile a aussi souffert alors que l'on compte plus de huit millions de personnes parmi les victimes. Ce conflit meurtrier n'a pas laissé les Canadiens hors du monde. Au total, 620 000 Canadiens se sont engagés sous les drapeaux britanniques pendant le conflit. De ce nombre, 419 000 ont traversé l'Atlantique alors que 60 000 de ces hommes ne sont jamais revenus au pays.

Le 4 août 1914, le Canada est officiellement entré en guerre et cela fut l'un des grands tournants de l'histoire de ce pays alors que ce conflit a divisé les Canadiens entre francophone et anglophone. Nous avons alors rompu avec notre statut de colonie et nos soldats ont démontré leur bravoure et leur courage sur des champs de bataille comme à Ypres, Vimy et Passchendaele. La Première Guerre mondiale a été un conflit qui a forgé l'identité canadienne et a aussi sonné le glas du Canada d'Henri Bourassa. Retour sur l'un des plus grands cataclysmes mondiaux.

Une nouvelle interprétation : celle de Chris Clark

Traditionnellement, l'intérêt pour l'histoire de la Première Guerre mondiale n'a jamais été très élevé. On n'en avait que pour la Seconde Guerre. Cela est bien plus près de nous et les nazis faisaient du meilleur cinéma. Cela semble changer aujourd'hui alors que l'historien australien Chris Clark a rédigé un ouvrage Les somnambules qui est en voie de devenir l'un des plus grands succès de l'histoire de l'édition allemande. Il s'est vendu plus de 300 000 exemplaires de cet ouvrage qui a déclenché une polémique sans précédent parmi les historiens.

La thèse de l'historien australien est que les Allemands ne sont pas plus responsables que les autres du déclenchement de cette guerre. L'historien Clark fait la démonstration que c'est la complexité du monde du 19e siècle et tout particulièrement la situation explosive des Balkans qui est responsable de ce cataclysme. Son travail remet en question l'interprétation dominante qui établissait un lien direct entre le militarisme allemand et le régime autoritaire du Kayser dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Pour Clark, les causes du déclenchement de cette guerre sont la complexité et l'opacité. Il trace un parallèle avec la crise de l'Euro en 2011-2012 : « Il faut noter que tous les acteurs concernés par cette crise de l'euro, à l'instar de leurs homologues de juillet 1914, avaient conscience qu'une des issues possibles (la disparition de l'euro) serait une catastrophe généralisée. Personne ne souhaitait que cela arrive, mais au-delà de cet intérêt commun, chacun défendait des intérêts particuliers et contradictoires. Étant donné le tissu de relations unissant les acteurs, les conséquences de chaque initiative dépendaient de celles prises en réaction par les autres acteurs, des réactions difficiles à prévoir du fait de l'opacité des processus de décision. » (Chris Clark, Les somnambules, p.545)

La fin du Canada d'Henri Bourassa

Les positions antimilitaristes des Québécois sont aujourd'hui perçues comme un trait de la génétique de la nation canadienne-française. On n'a qu'à se rappeler la grande manifestation à Montréal contre la guerre en Irak au début des années 2000 pour faire image.

Au déclenchement de la guerre en 1914, Henri Bourassa qui a fondé Le Devoir est en Europe et il ne tarde pas à s'opposer dès son retour au pays à la participation du Canada à cette guerre. Bourassa croit que le Canada n'a aucune obligation morale ou constitutionnelle de participer à cette guerre qui est avant tout pour lui une guerre européenne et il plaide pour l'autonomie du Canada.

Les prises de position d'alors de Bourassa en font une cible de choix pour la presse canadienne-anglaise qui l'affuble de tous les noms : traître, fomenteur de trouble, salaud et semeur de rébellion sont parmi les qualificatifs que l'on utilise dans la presse canadienne-anglaise pour décrire Henri-Bourassa. Pour sa part, les évêques catholiques se rangent derrière le discours guerrier et Bourassa verra alors son Canada des deux peuples fondateurs s'étioler sous ses yeux avec l'imposition de la conscription en 1917. À partir de ce moment, Bourassa perdra son rôle de grand leader nationaliste et il sera de plus en plus isolé des jeunes qu'il critiquera de plus en plus souvent. Un nouveau leader s'imposera à la jeunesse, le chanoine Lionel Groulx et un nouveau nationalisme qui prendra appui non pas sur le concept des deux peuples fondateurs, mais sur le territoire du Québec où un nouveau parti politique L'Action libérale fera du nationalisme économique le fer de lance de son action.

Un Nouveau Monde est né

La Première Guerre mondiale fut l'un des plus grands cataclysmes du 20e siècle. Avec le temps, de nouvelles interprétations, comme celle de Clark, naissent et notre compréhension du monde s'en trouve renouvelée et enrichie. Pour nous, au Québec et au Canada, ce n'est pas différent. C'est cette guerre qui sonne le glas du concept des deux peuples fondateurs au Canada. Cela conduira à la naissance d'un nouveau nationalisme qui prendra appui sur le territoire du Québec qui plus tard, donnera naissance au mouvement souverainiste. Aujourd'hui, nous avons le devoir de nous souvenir...

Lectures suggérées :

Christopher Clark, Les somnambules. Été 1914 : Comment l'Europe a marché vers la guerre, Paris, Flammarion, Coll : « Au fil de l'histoire », 2013, 668 p.


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